La Biennale Internationale Design 2017


Saint-Etienne, 10 mars 2017 : Working promesse

(Extrait)

[…] il s’agit de penser un projet de société autour du travail et dont le design participe à la mise en forme / A cela il faut ajouter notre idée singulière concernant le design : celui-ci doit questionner la société sur ses choix […] Le design est un outil de mise en forme de la modernité. Or nous sommes en train de quitter la période de confort de la modernité pour une grande période d’instabilité qui va remettre en jeu le modèle de société dans lequel nous bâtissons une partie de nos vies.

Le travail est, par ses contradictions internes, symptomatique de cette mutation. Le design lui aussi mute : il passe de l’illustration du projet moderne  par le design de beaux projets à un design de service, un design critique ou un design social. L’extension de ses territoires laissent apparaître un design en rupture sur ses fondamentaux (objets) mais de plus en plus puisant en tant qu’outil de conception social et politique : il était inévitable que le travail et le design en mutation se rencontrent […]

Nous questionnons seulement une partie de la problématique du travail, tant celle-ci est vaste est complexe / nous avons choisi deux symptômes clés : digital labor et nouvelle organisation du travail à travers l’existence des tiers-lieux. L’entrée se fera par le digital labor qui représente l’arrivée du numérique dans nos vies quotidiennes et qui réorganise complètement le travail en termes de temporalité, de lieux  mais aussi de contractualisation et de revenus. S’en suivra une expérience autour des tiers-lieux (Fablab, co-working place, hacker-space) qui pointera de nouvelles façons de travailler susceptibles de réinventer un pan entier de l’organisation du travail dans notre société.

Olivier Peyricot, Directeur scientifique de la Biennale et Directeur du pôle recherche de la Cité du design.

Quelques exemples d’expositions : 

 

Exemple d’un projet :

"Ils parlent d'amitié.Nous parlons de travail non rémunéré. A chaque j'aime, chat, tag ou poke, notre subjectivité leur fait gagner de l'argent. Ils parlent de partage, nous parlons de vol. Nous nous sommes pliés à leurs conditions pendant trop longtemps. Le moment est venu de dicter nos règles.

Demander des salaires pour Facebook, c'est monter que nos opinions et nos émotions ont été perverties pour répondre à une fonction précise en ligne avant de nous être renvoyées comme un modèle à suivre pour nous faire accepter dans la société. Nos doigts ont été déformés par tous ces j'aime, nos sentiments se sont perdus dans toutes ces amitiés.

Le capital nous a convaincus qu'il s'agit d'une activité naturelle, inévitable et épanouissante pour nous faire accepter un travail non rémunéré. Une absence de salaire qui s'est avérée une arme puissante pour renforcer une théorie communément admise - Facebook n'est pas un travail - et nous empêcher de nous insurger. On nous considère comme des utilisateurs ou des amis potentiels, et non comme des travailleurs en lutte. Nous devons l'admettre : notre travail a été dissimulé avec brio.

En refusant de rémunérer notre temps sur Facebook, en profitant directement des données qu'il génère et en le transformant en acte d'amitié, le capital a fait d'une pierre deux coups : outre le travail dont il bénéficie presque gratuitement, il a fait en sorte que nous consacrions du temps à cette activité en ligne de notre plein gré et loin de nous l'idée de le combattre.

S'il est difficile et ambigu de parler des salaires pour Facebook, c'est parce que cela les réduit à une chose, une somme d'argent, et que nous ne voyons plus la perspective politique or, la différence entre ces deux perspectives est gigantesque. Considérer les salaires pour Facebook comme une chose, et non comme une perspective, revient à séparer le résultat final de notre lutte de la lutte elle-même. C'est passer à côté de son importance dans sa démystification et le bouleversement du rôle dans lequel la société capitaliste nous a confinés.

Si nous nous plaçons dans une perspective politique, nous constatons que la lutte pour obtenir des salaires pour Facebook engendrera une révolution dans nos vies et dans notre pouvoir social d'un point de vue contemporain, demander des salaires pour Facebook est une prise de position révolutionnaire tournée vers la solidarité des classes.

Il est important de comprendre que lorsque nous parlons de Facebook, nous ne parlons pas d'un travail comme les autres. Nous parlons d'une manipulation généralisée, de la violence la plus subtile et la plus trompeuse que le capitalisme a exercée sur nous ces dernières années. Certes, dans le système capitaliste, chaque travailleur est manipulé et exploité, et son rapport au capital n'est qu'un leurre.

Le salaire donne l'illusion d'un accord équitable : vous travaillez et vous êtes payé, ce qui signifie que vous et votre patron êtes égaux. Mais en réalité, le salaire, au lieu de rémunérer votre travail, dissimule tout le travail non rémunéré qui génère des profits. Toutefois, il vous permet d'être reconnu en tant que travailleur et de négocier les conditions et le montant de votre rémunération, ainsi que les conditions et le volume de votre travail.

Toucher un salaire, c'est être lié par un contrat social, et il n'y a aucun doute quant à sa signification : vous travaillez, non pas parce que vous aimez ça ou parce que c'est naturel, mais parce que c'est la seule condition qui vous permet de vivre. Mais aussi exploité que vous puissiez être, vous n'êtes pas ce travail.

Demander un salaire pour Facebook est une revendication qui ébranlera en elle-même les attentes de la société, car ces attentes - l'essence de notre socialisation - concourent à notre absence de rémunération en ligne. En ce sens, il est plus approprié d'établir un parallèle avec la lutte des femmes pour obtenir un salaire qu'avec la lutte des ouvriers pour obtenir une hausse de salaire. Lorsque nous luttons pour obtenir des salaires, nous luttons directement et sans ambiguïté contre notre  exploitation sociale. Nous luttons pour mettre un terme à la monétisation de notre amitié, de nos émotions et de notre temps libre qui a permis au capital de conserver son pouvoir.

La demande de salaires pour Facebook est révolutionnaire, non seulement parce qu'elle détruit le capital, mais aussi parce qu'elle s'attaque à lui et l'oblige à restructurer les relations sociales à notre avantage et donc en faveur de la solidarité de la classe ouvrière. Exiger des salaires pour Facebook ne signifie pas que nous continuerons à travailler si nous sommes payés. C'est précisément le contraire.

Dire que nous voulons de l'argent pour Facebook est la première étape pour pouvoir refuser ce travail, car la demande de salaires rend notre travail visible. Une condition sine qua non pour commencer à lutter contre lui. Contre toute accusation d'économisme, n'oublions pas que l'argent, c'est le capital, c'est à dire le pouvoir de commander le travail.

Par conséquent, se réapproprier cet argent, qui est le fruit de notre travail et de celui de tous nos amis, c'est aussi affaiblir le pouvoir du capital, d'exiger de nous du travail forcé.

En ce qui concerne le travail, nous sommes en droit de demander plusieurs salaires car nous avons été contraints de travailler pour plusieurs entreprises à la fois : Google, Twitter, Microsoft, Youtube, ... Dorénavant, nous exigerons de l'argent pour chaque moment que nous leur consacrerons, pour pouvoir par la suite en refuser tout ou partie.

Les salaires pour Facebook ne sont que le début, mais le message est clair : à partir  de maintenant, ils devront nous payer, car, en tant qu'utilisateurs, nous ne garantissons plus rien. Nous voulons que notre travail soit reconnu en tant que tel pour pouvoir un jour redécouvrir ce qu'est l'amitié."

Site officiel : 10e Biennale Internationale Design Saint-Etienne